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Le chant du moment venu

Le murmure enchanteur de l'abeille

Ce chant, ala ala ala,
Est thala, thala, thala (1).
Ala, voilà le chant du non-né.
Thala, pour invoquer.

Si vous ne reconnaissez pas ce lieu,
C'est le chakra du coeur d'Akanishta (2).
Dans le mandala du sublime Chakrasamvara (3).
Le premier siège est Tsurphu, dans la vallée de Dowo (4).

Si vous ne reconnaissez pas qui je suis,
Je suis de la lignée des 'Den, d'ascendance noble.
Si vous me nommez par mon nom, je suis Rigdrol Yeshe (5).
L'étendard triomphant des enseignements de l'éminente lignée Dakpo (6).

Il flotte à la cime de l'existence terrestre,
Dressé au terme d'une série ; éminente, elle ne décline jamais (7).
Perfection d'un déploiement de sagesse primordiale innée,
Elle s'abreuve à l'essence des instructions orales du lama paternel

Depuis le Pays des neiges, cette crinière de turquoise
S'étend aux contrées du futur, dit-on (8).
Dans les exquises forêts de santal, habite un tigre majestueux
Son rugissement est puissant, et l'animal est de la couleur lumineuse des
nuées de l'aurore (9).

Insatiable, il conquiert les fauves des vues erronées.
J'ai dit la vérité, le pouvoir du Vainqueur,
Résonnant sur le lac avec ses eaux douées de huit qualités (10)
Tel le chuintement charmant de canards qui se hâtent. (11)

Sertis dans le ciel, vaste et omnipénétrant,
Le soleil et la lune, lumineux et naturels. (12)
Le plus célèbre nommé Rigdreul
Ne demeure pas ; pourtant il ne sait pas où aller.

Le cygne accorde sa confiance au lac
Et déloyal, le lac gèle (13).
Le lion blanc donne sa confiance à la neige,
Mais fine, la neige blanche reflète le soleil (14).

Que tous les êtres nobles laissés derrière au pays des neiges, le Tibet,
Ne tombent pas sous l'empire des quatre éléments (15).
De l'espace non manifesté, le protecteur
Padmasambhava veille sur eux,

Il les garde à jamais sous l'aile douce de sa compassion.
Que tous les êtres vivants qui ont un lien avec moi
Fassent mûrir les quatre kayas suprêmes.
Désormais, je ne demeure pas, mais ma place reste vague ;

Je vais goûter les fruits des karmas de vies passées.
Au printemps, un coucou viendra au Tibet.
Son chant charmant attristera votre cour.
Où est donc cet homme, Rigdrol ? vous demanderez-vous.

Ne connaîtrez-vous pas, vous qui vous appuyez sur moi, des chagrins
indicibles ?(16)

Un jour, le cygne effleurera les rives du lac
Et il laissera ses oisillons dans les marais ténébreux. (17)
Le jour où le vautour blanc (18) s'élève dans les lointains du firmament,
Vous vous demanderez où est cet homme, Rigdrol.

O oiselets, j'éprouve pour vous un chagrin cruel.
Je n'en dis pas davantage ; ce n'est qu'une plaisanterie
Qui se marie pourtant avec la réalité ultime.
Quand le Seigneur de la Voie (19) sera soutenu par le souverain des
oiseaux(20),

Je prie que nous nous retrouvions dans la joie.
En cette vie, considérez ceci comme l'essentiel :
La parole est son indestructible, tel l'écho.
L'esprit est vide, exempt de préoccupations terrestres.

Sur la voie qui n'admet pas le positif, ni ne rejette le négatif,
Cette attitude du souverain des oiseaux se détend en elle-même.(21).
Sondez soigneusement cette parabole aux cent saveurs.
Ki so so(22), l'assemblée des Wermas courroucés(23).

Dans l'année du singe-bois [1944] du seizième rabjung [cycle de soixante ans], ce chant fut composé par la seizième incarnation des Karmapas,Rangjung Rigpe Dorje en sa résidence de Tashi Khangsar, sise dans le temple principal de Tsurphu Dowolung. Qu'il soit auspicieux. Traduit d'après les instructions de Khenchen Thrangu Rinpoche par

Michele Martin, New York,avril 1994, 2000.

Notes du Ven. Khenchen Thrangu Rinpoche

1. Aux oreilles des Tibétains, ces sons, ala et thala donnent un caractère mélodieux au chant. Ces procédés sont fréquents en poésie tibétaine.

2. Akanishta peut avoir plusieurs sens ; dans le cas présent, il s'agit d'une référence poétique à Tsurphu en tant que terre pure du sambhogakaya. Trois des principaux monastères associés au Karmapa sont liés aux troiskayas des bouddhas : Kampo gangra (Kam po gangs ra) représente le corps ; Karma gon (Karma dgon), la parole ; et Tsurphu (mTshurphu), l'esprit.

3. L'un des principaux yiddams (déité tutélaire) de la lignée Kagyu.

4. Ce Dowo est le nom d'un fleuve qui coule près de Tsurphu ; il donne son nom à la vallée.

5. Il s'agit d'un nom d'enfance du XVIe Karmapa, employé jusqu'à son intronisation à l'âge de huit ans.

6. Dagpo Lhaje, ou Gampopa, fut le maître du premier Karmapa, DusoumKhyenpa.

7. « Série » réfère à la lignée ininterrompue des enseignements Kagyu.

8. La crinière du lion des neiges est abondante ; elle symbolise ici l'enseignement du bouddhisme au Tibet.

9. La couleur safran du tigre rappelle le rayonnement du Dharma.

10. L'eau est fraîche, suave, légère, douce, claire, agréable, saine et apaisante.

11. Les métaphores du lac et des canards font référence au caractère clair et agréable du Dharma et au fait qu'il s'étend aux vastes océans.

12. Cette métaphore rappelle la qualité naturellement lumineuse du Dharma et le fait qu'il s'étend à l'espace tout entier.

13. Le Karmapa est le cygne résidant sur le lac de son monastère, Tsurphu. Lors de l'invasion chinoise du Tibet et la prise du monastère, celui-ci devient inhabitable, pareil à un lac gelé.

14. Le lion est également le Karmapa, qui s'appuie sur son monastère de Tsurphu au pays des neiges du Tibet. La chaleur du soleil, qui†fait fondre la neige, est une métaphore pour la destruction de Tsurphu pendant la Révolution Culturelle. Les deux métaphores, le cygne et son lac et le lion et la neige, indiquent que même si Karmapa avait souhaité demeurer à Tsurphu, c'aurait été impossible.

15. Ici, le Karmapa prie que ceux qui furent incapables de fuir, échappent aux épreuves causées par les quatre éléments, par exemple, se noyer dans l'eau, être brûlé par le feu, etc.

(16) Ceci fait référence aux tumultes au Tibet et à l'immense souffrance endurée par son peuple.

17. Encore ici, le cygne est le Karmapa partant pour l'Inde et les jeunes oiseaux laissés derrière représentent le peuple tibétain et notamment, les disciples de Karmapa.

18. Il existe deux espèces de vautours (rgod) au Tibet : blancs et noirs. Ils ont la réputation d'être capables de voler plus haut que tout autre oiseau. Il s'agit d'une autre métaphore pour le Karmapa.

19. « Le Seigneur de la Voie » indique la voie astrologique, ou cycle de douze ans, et le « Roi des oiseaux » fait référence à l'année de l'oiseau, quand le XVIIe Karmapa sera de retour à son monastère, reprenant son activité.

20. Ici, « le roi des oiseaux » dénote le vautour, et plus spécialement, son vol, qui s'élève et glisse en tout aise dans l'espace.

21. Les quatre lignes qui précèdent décrivent la méditation sur la nature véritable de l'esprit.

22. « Ki » indique le courage et l'intelligence d'une personne ; « so » ressemble au sifflet fort qui signifie « Éveille-toi ! Sois conscient ! Fais attention ! »

23. Les Wermas sont des dharmapalas (protecteurs du Dharma) douées d'une grande dignité et animées d'un grand courage.

 

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